Grand Dossier : Madagascar : la presse muselée ?

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L’affaire fait grand bruit, jusqu’aux oreilles de Reporter Sans Frontière : deux journalistes malgaches sont en prison préventive à Antanimora, suite à la plainte d’un ministre pour diffamation. On leur reproche d’avoir fait paraître dans leur journal, un courrier des lecteurs mettant en cause notamment le ministre en question, « mise en cause dans le trafic de bois de rose », selon ce courrier d’un lecteur (ah ! déjà l’auto-censure qui commence : maintenant, on fait gaffe… au cas où*). Les journalistes concernés : Jean-Luc Rahaga, directeur de la publication et rédacteur en chef du quotidien Madagascar Matin, ainsi que Solo Rabefiringa alias Didier Ramanoelina, de son vrai nom Didier Randriambinintsoa. Le journal : Madagascar Matin. Le ministre au cœur de l’intrigue : Rivo Rakotovao, ministre d’État chargé des Infrastructures et de l’Aménagement du territoire. L’acteur principal : la liberté de la presse, dérivée singulier de la liberté d’expression.
* MDR

Antanimora, prison préventive ?

Ne nous enflammons pas avant de bien comprendre les subtilités dramatiques de l’histoire, car, en matière de justice, on vit dans un autre monde où tout ce qui semble évident au commun des mortels, n’a pas lieu dans les arcanes sombres des professionnels de la loi (ouffff… faire attention à ne pas vexer les magistrats, toujours au cas où…*). D’abord, prison préventive ne veut pas dire prison (c’est bien ce qu’on l’on disait… pas évident pour tout le monde). Les détenus ne sont pas condamnés. L’administration judiciaire pense qu’il est préférable de les garder sous contrôle avant leur procès. La justice a de forts soupçons que ces deux journalistes pourraient faire en sorte de fuir leur procès en sortant du territoire par exemple. Un peu comme Dominique Strauss Kahn, mise en prison pour éviter qu’il rentre en France et ainsi, échapper à son inculpation.

Cette décision nous apparaît excessive. On ne les imagine pas ruiner leur vie en devenant fugitif juste pour avoir fait une faute professionnelle en laissant paraître ce courrier des lecteurs. Mais il est toujours difficile de prendre fait et cause contre la justice sur la base de ce qui se dit dans les médias. Elle a des informations que nous n’avons pas, classées secret de l’instruction. On peut donc s’en étonner, mais il ne serait pas convenant de mettre la justice en accusation. Ce ne serait pas très « éthique journalistique » parce qu’infondé, et assez proche du syndrome de Stockholm : on défend le bourreau au détriment de son libérateur.

Ce jour, mercredi 23 juillet 2014, les journalistes sont retournés en prison préventive après leur procès, en attendant le verdict, leur demande de mise en liberté étant refusée.

Des journalistes en prison.

Par contre, sur ce fait, on peut s’interroger. Même si c’est à titre préventif, mettre en prison quelqu’un est un acte grave. On considère que l’accusé est coupable ou a de forte chance de l’être. Mais surtout, que les faits qui lui sont reprochés sont très graves. Rappelons que la privation de liberté est conséquente à la peur que la société a si un individu dangereux est en liberté. Généralement, on met en prison : des grands voleurs, des grands trafiquants, des escrocs d’envergure, des meurtriers ou des violeurs. Pas quelqu’un qui insulte une autre personne. Encore moins un journaliste qui fait son métier, même si celui-ci a fait une erreur que l’on pourrait qualifier de faute grave. (Quoique, on a vu récemment en France, une Ex candidates du FN condamnée à 9 mois ferme pour avoir tenu des propos racistes !)

Mettre un journaliste en prison est un acte d’intimidation fort. À plus forte raison en prison préventive, car il n’y a pas eu procès, donc pas de coupable. La volonté parait donc claire : celle d’intimidée. Le pouvoir lance un message limpide à la presse : « Attention, vous ne pouvez plus dire tout ce qui vous passe par la tête. Nous veillons au grain ».  Et la dérive autoritaire est bien là en politique. Lorsqu’un pouvoir décide de ce qui est bon à dire, de  qui ne le serait pas, on entre en dictature. D’où la revendication de la liberté de la presse, admise contre un garant de l’exercice de la démocratie. Les journalistes ont le pouvoir de dénoncer les erreurs ou dérives des pouvoirs et donc de faire basculer l’opinion. Ainsi, au prochain vote, les électeurs prendrons leur responsabilité en connaissance de cause. Mettre des journalistes en prison, c’est vouloir muselé ce principe d’expression démocrate.

Un pouvoir qui met des journalistes en prison veut protéger ses intérêts au détriment de l’expression populaire. Il n’est donc plus démocrate, ni républicain.

La diffamation.

Certes, ces dernières années la liberté de la presse à Madagascar, s’est transformée en grande récréation, certainement pour cause de forte pression des pouvoirs précédents. Du coup, on a un peu vu tout et n’importe quoi paraître n’importe où. Des accusations à torts et à travers. Des mises en cause continuelles, sans fondement. Des affirmations balancées comme des évidences. Où est le travail d’investigations ? Où sont les preuves ? Les témoins ? etc. Il faut quand même se mettre à la place des gens qui se trouvent ainsi bafoués sur la voix publique. Nous souhaitons à personne d’être victime d’une rumeur médisante qui trouverait sa raison d’être, uniquement parce que relayée dans la presse. La parole d’un journaliste a une portée puissante, et ses écrits sont souvent pris pour argent content. Le redoutable pouvoir des médias.

En ce sens, le gouvernement ne peut qu’avoir raison de faire valoir son droit à faire face à un journalisme plus professionnel, plus fondé. Moins dans l’accusation gratuite de tout et n’importe quoi. Il est par ailleurs normal et logique qu’une personnalité puisse porter plainte contre un journaliste pour diffamation et ainsi espérer laver une partie du soupçon qui pèse sur elle. Le pire dans ce cas, c’est que la personnalité n’est jamais totalement lavée de l’infamie, même si le procès lui donne raison. Un souffle de suspicion plane éternellement sur elle.

Cela dit, généralement, ce genre de litige se gère très bien avec pour toute sanction une amende et un droit de réponse. Pas la peine de mettre qui que se soit en prison.

Les faits : l’affaire des bois de roses.

Le 12 juillet 2014 parait dans la rubrique « Lettre de lecteur » une missive d’un certain Mirado Rasolofomanana intitulée « Les messieurs du bois de rose ». (source Le Daily). En fin de ce « bavoir » sont cités des noms comme celui d’Éric Nazarely et du ministre Rivo Rakotovao comme impliqués dans ce trafique. Rappelons d’abord, que depuis la Transition, quasi toutes les personnalités de Madagascar ont été accusés dans des articles divers, sur beaucoup de supports médias, d’être impliqués dans le trafique de bois de rose. Nous exagérons, mais à peine (encore cette obligation de faire attention maintenant). Ce trafique est mis à toutes les sauces, accusant tous les gouvernements sans preuve, jusqu’à celui de Ravalomanana. C’est même devenu presqu’un automatisme populaire : dès qu’on parle de quelqu’un que l’on juge riche, on dit qu’il fait du bois de rose !

Franchement, cela devient un peu agaçant. On se demande bien pourquoi d’ailleurs l’administration judiciaire ne va pas y mettre son nez une bonne fois pour toute, dans cette histoire de bois de rose. « De mai à juin, 34 containers de 640 tonnes de bois de rose ont été interceptés au port de Mombassa, Kenya, 28 containers de 420 tonnes au port de Colombo, Sri Lanka, et 3.000 tonnes à Singapour. Apparemment, nul ne s’empresse d’éradiquer ce fléau, … » selon le dernier communiqué du Sefafi. Comment peuvent sortir de Madagascar plus de 52 containers de bois de rose sans que personne ne s’en aperçoivent ???!!! Il n’y a que deux façon de faire sortir un container : soit par la douane, auquel cas il faut insinuer que des employés de celle-ci seraient impliqués ; il n’y a pas 36 centres de douane à surveiller sur le territoire. Soit en bateau sans passer par les douanes (ce qui disculperait ces dernières). Mais cette hypothèse laisse à penser que le pays est un gruyère. On pourrait y laisser entrer ou sortir tout ce que l’on veut. Ce serait peut flatteur pour les autorités en charge de la sécurité du territoire. À moins, qu’elles soient, elles aussi, impliquées.

En tout état de cause, il n’apparaît pas bien compliqué de trouver les vrais coupables et de faire cesser ce trafique. On ne peut pas couper autant d’arbre sans que personne ne soit informé. Mais revenons au sujet du jour. Quand la justice juge pour diffamation, elle juge l’erreur professionnelle ou elle juge le fond, à savoir : les personnes citées sont-elles oui ou non impliquées ? Le problème est que Jean Luc Rahaga plaide : « que l’article incriminé n’a pas obtenu son accord pour publication. « . On ne juge donc pas sur le fond, mais sur la forme.

Le code de la communication à Madagascar.

C’est la patate chaude que tous les gouvernements se repassent depuis Ratsiraka. La loi actuelle date de 1960 (source un journaliste). Autrement dit, une loi néo-coloniale ou tout juste sortie d’une indépendance fraiche, dans un monde en pleine guerre froide. Autant dire un « machin » (pour citer De Gaulle… on continue de faire attention) qui est forcément déconnecté totalement de la réalité contemporaine des médias : multiplications des supports, suprématie de la télévision, disponibilité d’informations étrangères par les TV satellites, naissance et développement d’internet et des réseaux sociaux… tout ceci n’existait même pas dans la tête des rêveurs de l’époque.

Depuis la dernière période de Didier Ratsiraka, tous les ministres de la communication ont eu le dossier sur la table. Aucun n’y a apporté une solution. Tous ont repassé le bibi à leur successeur ! Pendant ce temps, le monde évolue, les médias et l’information aussi. Madagascar, notre pays, reste lui, à la traine.

Toujours selon notre source, journaliste professionnel pour un quotidien :  » selon les textes . Il existe des délits de presse (provocation aux crimes ou aux délits : meurtre, pillage, incendie, etc.) qui instaurent des responsabilités individuelles et collectives à la fois (depuis le distributeur jusqu’à l’éditeur de publication). Les délits contre la chose publique : offense au président de la République, publication de fausses nouvelles. Les délits contre les personnes : atteinte à l’honneur ou considération d’un citoyen,… La publication d’acte d’accusation et de procédure criminelle est interdite ainsi que le compte rendu des délibérations des juges. Les responsables, s’il y a un délit, sont les gérants et les éditeurs, sinon les auteurs et les imprimeurs, sinon les vendeurs et les distributeurs. Les auteurs peuvent être poursuivis comme complices. »

Rien ici ne semble se préoccuper de préserver le journaliste et son droit à l’information, donc à informer le publique. Mais rappelons-le, il ne faut pas non plus partir dans le tout et n’importe quoi. Si des accusations sont portés sans fondement, il est logique que le journaliste, ou les responsables de la publication, soient passés en justice et condamnés. Un journaliste est aussi un justiciable comme un autre. Il semblerait donc plus important que l’on juge sur le fond que sur la forme. Que le journaliste soit condamné s’il ne peut apporter la preuve de ces accusions. Dans ce cas, il y a bien diffamation. Dans le cas inverse, le diffamé devient accusé, et c’est lui qui aura des comptes à rendre à la justice.

Erratum du 24 juillet : en fait, après vérification, il existe une loi n°90-031 du 21 Décembre 1990 sur la communication. C’est elle qui serait en vigueur à ce jour. Voir l’extrait…>>.

Et l’indépendance de la justice dans tout ça ?

Autre question essentielle, soulever justement par le quotidien La Gazette. On peut s’étonner à juste titre de la précipitation de la justice sur cette affaire. Quand on connait la lenteur habituelle, voir inefficacité coutumière du processus d’enquête à l’inculpation dans notre pays. Rappelons que, quand un citoyen dépose plainte, il doit emmener des feuilles pour que le policier ou gendarme puisse taper cette dernière. Lesquelles plaintes ne servent d’ailleurs quasiment jamais à rien, puisqu’aucune enquête digne de ce nom n’est faite. Aller en parler à tous ceux qui ont été victimes de braquages à mains armés de nuit, chez eux.

Alors, pourquoi un zèle si puissant ? Quelle efficacité redoutable ! le 12, le journal paraît. Le 21 juillet, les présumés coupables en tôle. Jugement, le 23 ! Ça tient du miracle pour un simple courrier des lecteurs, même bidon. Car, il semblerait par contre, que la personne qui aurait écrit cet article soit introuvable. On notera l’erreur grossière de stratégie. S’il n’avait rien dit, le ministre, personne ne serait au courant de rien. Car, en fait, Madagascar Matin n’a pas un lectorat important. Il reste un journal marginal. Même les journalistes impliqués étaient peu ou pas connu du grand publique.

Avec cette plainte, et la mobilisation conséquente, Madagascar Matin se voit doté par le ministre d’une vitrine publicitaire impressionnante. Et tout le monde maintenant, connais le contenu de l’article en question. Un étrange effet contre-productif pour Monsieur le ministre. Un effet boomerang qui pourrait lui couter cher au final. Si avant, il passait presque inaperçu de tous, maintenant, il est connu par tout le monde pour cela. C’est l’arroseur arrosé.

Cependant, il est logique qu’un homme se sentant souillé puisse se défendre et laver son honneur. Mettez-vous à la place du ministre lisant une telle accusation à son encontre. Mais les conseillers stratégiques, eux, sont vraiment à revoir, pour ne pas dire à virer d’urgence (aye… on prend des risques LOL).

Bien. À cette heure, on pense avoir apporté notre pierre à la grande et longue réflexion sur la liberté de la presse face aux pouvoirs et aux libertés individuelles. Il y a quelques jours, d’autres ministres nous promettaient 1 millions de touristes en 2020, et, encore une fois, Madagascar va faire son petit passage dans les rédactions étrangères pour des faits bien peu valorisants. Il n’y avait plus d’opposition avec une bataille de plateforme tous plus pour et avec le président. Et bien maintenant, toutes se réveillent et brandissent l’étendard de la démocratie, instrumentalisant l’affaire. Mes amis, on n’est pas sorti de l’auberge !

La réponse officielle de la présidence aux inquiétudes :

copier sur le compte facebook le 24 juillet 2014 à 11h00

LIBERTÉ DE LA PRESSE/JUSTICE/DROIT:
H. Rabary-Njaka:  » j’aimerais préciser qu’il ne s’agit pas d’une attaque contre l’ensemble de la presse mais d’une plainte contre des journalistes visiblement manipulés et qui ont franchi les limites de leur métier. Je ne vois aucune menace pour les journalistes qui font leur métier de manière professionnelle. Ils peuvent tout dire, tout critiquer du moment que cela ne frise pas la diffamation, le dénigrement, l’insulte. »
« La liberté de la presse n’est pas une liberté de diffamer, d’insulter ,de dénigrer. C’est une liberté conditionnée par celle des autres. (…) Je peux garantir, que des journalistes qui font leur métier convenablement ne seront jamais inquiétés. »

 > notre point de vue sur cette réponse : 

Tout est question d’interprétation. Oui monsieur Rabary-Njaka a raison « sur la liberté de la presse n’est pas une liberté de diffamer », etc. C’est d’ailleurs ce que nous disons dans notre dossier. Mais en quoi les journalistes ont-ils « franchi les limites de leur métier » ? Et, s’ils ont été « visiblement manipulés », pourquoi les mettre en prison préventive ?

 

LE JEUDI 24 JUILLET 2014 : AFFAIRE DES JOURNALISTES EMPRISONNÉS : Le Président de la République demande à Rakotovao de retirer sa plainte. sur TV Plus.

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